Et tes chaussures ?
Assis au milieu du passage, sur sa petite chaise si proche de la terre, il suit du regard les pas des passants et scrute leurs chaussures. Dès qu’il en détecte une fatiguée, malmenée par les chemins, il relève la tête pour chercher le regard de son propriétaire et le retenir un instant. Comment peut-on maltraiter ces modestes protectrices qui nous épargnent les dangers de marcher pieds nus ? Alors, il esquisse un sourire à peine perceptible, laissant à l’autre le luxe de décider. Car les meilleures décisions sont celles que l’on prend en croyant qu’elles sont nées de notre propre choix.
Souvent, il passe inaperçu, simple élément du décor que les passants ne remarquent presque pas. Le cerveau néglige ce qui ne retient pas son attention et ne prend pas le temps de s’y attarder. Pourtant, le monsieur est là, à la même place, chaque jour que Dieu fait, depuis plus de dix ans.
De l’autre côté du passage, il était assis à sa table, attendant une commande qui tardait à venir. Pourtant, sa règle était simple : toujours choisir le plat du jour. Le principe était de servir rapidement aux clients des mets frais, préparés au fil des arrivages. Mais aujourd’hui, il fallait croire que l’exception était venue confirmer la règle.
N’ayant aucune contrainte particulière, il décida de laisser le temps s’écouler en observant le cireur installé en face. L’homme était d’un certain âge, cet âge étrange où les hommes semblent ne plus changer, malgré les années qui continuent de passer. Il y avait là quelque chose d’immobile, comme si le temps, après avoir marqué son visage, avait renoncé à poursuivre son œuvre.
D’ailleurs, cette permanence devait être précieuse dans les séries télévisées qui s’étirent sur plusieurs saisons. Un acteur parvenu à cet âge pouvait demeurer le même personnage, tandis que les transformations d’un jeune comédien devenaient trop visibles d’une année à l’autre. Il ne savait pas pourquoi cette idée lui était venue. Peut-être parce que, comme les personnages de ces séries, le cireur était là, jour après jour, dans le même décor, avec pour seule variation l’usure des chaussures qu’on lui confiait.
Vêtu d’une blouse autrefois bleue, désormais si noire qu’elle semble avoir épousé la teinte sombre de sa peau, il travaille avec une application silencieuse. Sa boîte de cireur, soigneusement entretenue, luit comme un phare au cœur d’une nuit sans lune. Ses mains manient avec agilité la grande brosse qui déloge la poussière, puis la brosse médium et le badigeonneur rond, chargés d’étendre le cirage sur le cuir.
Il fait pivoter les chaussures sur le chausse-pied avec l’assurance de l’habitude, dépose la cire avec patience, la laissant nourrir le cuir et lui rendre son éclat. Enfin, il achève son œuvre à l’aide d’un chiffon de coton autrefois blanc, qui glisse sur les souliers comme le dernier trait d’un peintre sur sa toile.
De loin, il ressemble à un artiste absorbé par sa création, décidé à ne poser ses pinceaux qu’une fois le résultat digne de son regard. Peu à peu, son visage s’éclaire. Un large sourire de satisfaction vient en effacer la fatigue lorsqu’il contemple son ouvrage. Les chaussures, rajeunies sous ses gestes précis, sont devenues flambant neuves.
— Voici votre commande… Désolé pour le retard !
La voix le tire de ses pensées. Le plat paraît délicieux, mais la faim l’a quitté. Il voudrait poursuivre son observation. Alors, le cireur relève la tête, croise son regard et lui adresse, sans prononcer un mot, une question qui résonne comme une invitation :
— Et tes chaussures ?
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