Boukou délire

Les histoires que la vie nous impose

Entre mémoire, silence et nécessité de raconter

La vie nous joue parfois des tours surprenants. Elle bouleverse notre manière de voir le monde, comme un pianiste qui déciderait soudain d’improviser alors que personne ne l’attendait. Même le chef d’orchestre peut être déstabilisé par une telle décision.

Il y a la surprise du changement, la brutalité de l’annonce, l’émoi, la colère, la culpabilité et cette envie, parfois irrépressible, de tout arrêter. Pourtant, la vie continue. Malgré tout, elle nous entraîne dans son engrenage absorbant, sans même nous laisser le temps de comprendre, de respirer ou de nous accorder un instant à nous-mêmes.

D’un projet à l’autre, nous nous noyons dans les détails pour ne pas penser. Nous fuyons la réalité qui nous fait face. Nous inventons des histoires auxquelles nous finissons par croire, et notre cerveau accomplit ce qu’il peut pour assurer sa propre survie : adopter la version officielle, puis oublier peu à peu la réalité, aussi cruelle soit-elle.

Mais le subconscient est là pour nous rappeler ce que nous ne devons pas oublier. Nous nous jetons dans le travail, à la recherche d’une fatigue physique capable d’éteindre le cerveau et ses divagations. Pourtant, la nuit finit toujours par nous rattraper. Le sommeil tant recherché se dérobe, laissant la place à la mémoire et à ses détours : des discussions inachevées, des rires interrompus, des phrases qui commencent par « si je… » et ne se terminent jamais.

Culpabilité ? Colère ? Sommes-nous responsables des décisions prises par les autres ? Et si, quelque part, nous avions pu changer le cours de l’histoire ? Les images deviennent plus persistantes, parfois plus dures, jusqu’à nous laisser les larmes aux yeux, avec ce sentiment d’impuissance qui serre la poitrine.

De l’aide ? Nos proches font le nécessaire, parfois même davantage. Ils écoutent, entourent, rassurent et partagent notre peine. Mais le plus difficile reste souvent notre pire adversaire : nous-mêmes.

Assis sur le canapé du petit salon d’accueil, il répond aux questions qu’on lui pose. On s’interroge sur le destin, sur ce qui s’est passé, sur ce que chacun ressent. Il répond en essayant d’être bref, puis tente de changer le cours de la discussion.

Après quelques détours, et par on ne sait quel miracle, l’échange prend une tout autre dimension. La conversation devient nostalgique et les ramène à une époque où il n’existait pas encore, où il n’en était qu’à ses premiers pas dans ce bas monde.

Incapable de participer, il se contente d’écouter. Il savoure chaque mot, chaque réflexion, chaque expression. Il observe les deux interlocuteurs : leurs visages, leurs gestes, leur posture, leurs silences. Tant d’informations à absorber.

La véritable histoire est peut-être celle racontée par ceux qui l’ont vécue. Les livres d’histoire proposent des versions universelles, officielles et parfois fabriquées. La réalité, elle, appartient à ceux qui ont traversé les époques, à ceux qui ont eu suffisamment de lucidité pour prendre de la hauteur et préserver une mémoire vivante.

Le plus réservé des deux, habituellement peu bavard lorsqu’il s’agit de sa propre personne, se prête à l’exercice. Il entrouvre la porte de quelques souvenirs. Le second répond, interroge, confirme ou discute les dates. Avec sa sérénité habituelle, le premier en conteste certaines et remet en question certains événements, laissant à l’autre le soin de les vérifier.

Leurs versions coïncident parfois, divergent à d’autres moments, mais le partage se poursuit. Lui, absorbé par la scène, ne veut rien manquer. Il reste silencieux, attentif, en retrait, comme si chaque détail risquait de disparaître s’il cessait de l’observer.

Les livres retracent l’histoire, mais ils le font toujours depuis la perspective de leur auteur : ses convictions, son vécu, ses combats et surtout ce qu’il peut — ou non — partager. Un auteur affirme, un autre conteste, et un troisième s’approche peut-être de la vérité.

Les deux hommes discutent et rient, avec la nostalgie de plusieurs décennies vécues. Comme un observateur neutre, il se retire pour occuper le plus petit espace possible et laisser toute la place à ces deux belles mémoires vivantes.

Un mois plus tard, il se met à écrire ces mots. À son tour, il tente de raconter sa version de l’histoire, avec l’espoir de trouver enfin le répit nécessaire au deuil qu’il attend depuis si longtemps.

Inna lillahi wa inna ilayhi raji’un.

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